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Maroc, ce postulant trop lourd pour la CEDEAO

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L’intégration du Maroc à la Communauté des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) est fortement en instance depuis quelques mois. Rien ne montre à ce jour que les Chefs d’Etats ouest africains sont prêts de reculer. Pourtant, il va de soi que la venue du Maroc dans la CEDEAO pourrait être fatale aux industries de plusieurs pays dont la plupart sont déjà en difficulté face aux produits occidentaux.

En acceptant d’accueillir le Maroc comme membre de la CEDEAO, les chefs d’Etat se sont fondés sur l’article 2 du Traité révisé de l’Organisation qui ne fait, implicitement, référence qu’au critère géographique (être un Etat de l’Afrique de l’Ouest, dont les limites peuvent être interprétées de diverses manières). Le Maroc, faisant partie à la fois du Nord et de l’Ouest du continent africain – et ayant de fait gelé sa participation à la moribonde Union du Maghreb arabe (UMA)- pouvait dès lors déposer sa candidature pour adhérer à la CEDEAO qui regroupe les Etats de l’Afrique de l’Ouest. Ceci est cohérent avec l’orientation donnée par l’Union africaine qui veut que chaque Etat ne soit, à terme, membre que d’une seule et unique

Communauté économique régionale (CER).

Dans tous les cas, sur le plan démographique, la CEDEAO grossira de 35 millions d’âmes, ce qui élargit, de fait, le marché des consommateurs et déplace le centre de gravité de la zone.  Mieux, le Maroc est un pays à revenu intermédiaire dont l’adhésion à la CEDEAO composée essentiellement de pays à faibles revenus pourrait redistribuer la carte d’influence des quatre grands pays de la zone, à savoir le Nigéria, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, notamment en aidant à contre balancer le poids du Nigéria qui représente à la fois la moitié de la population et de la richesse de la zone. Selon Rémi CARLIER de France 24, « si le Maroc, État structuré à la vision stratégique bien rodée, a tout à gagner en intégrant l’organisation ouest-africaine, il est moins sûr qu’une adhésion au bout du compte décidée à huis-clos par les chefs d’État de 15 pays plus fragiles apporte les retombées économiques attendues par les plus de 300 millions d’habitants de la région ».

Pour ce faire, le 16 Décembre 2017 à Lomé, il a été mis en place un Comité  regroupant, notamment des organisations patronales et professionnelles, des syndicats de travailleurs, des associations de la société civile et des représentants du monde universitaire, compte tenu de cette nouvelle donne sur l’appareil de production et d’emploi. Ce Comité a procédé à une étude d’impact de cette entrée du Royaume Chérifien dans l’institution communautaire. Dans son rapport, il ressort qu’il y a de potentiels risques à ne pas ignorer. Il s’agit de «la réorientation de la diplomatie ouest africaine : l’adhésion à la CEDEAO permettrait au Maroc de peser, aux plans diplomatique et politique, sur l’orientation de cette région ; le caractère fermé du marché marocain: l’intégration du Maroc va ressembler à un échange inéquitable, inégal et déséquilibré ; en outre, l’ouverture du marché ouest africain freinera les investissements dans les autres pays au profit du renforcement d’un ancrage domestique des entreprises marocaines orientées dans les exportations vers la CEDEAO ; l’afflux de produits  marocains, qui risque de déséquilibrer l’économie de la zone, notamment dans le domaine de l’agriculture, des produits industriels et de l’artisanat ; dans le secteur de la pêche, le Sénégal peut être également menacé par le Maroc qui dispose d’une très large frange côtière et d’une flotte conséquente. En plus de concurrencer le Sénégal sur ses marchés extérieurs traditionnels (Mali, Côte d’Ivoire, Togo), le Maroc pourra même le concurrencer sur son propre marché domestique, dans la conserverie par exemple ; dans le secteur du Bâtiment et  Travaux publics (BTP), le Maroc est présent avec le soutien de ses banques  et a commencé à gagner des marchés de grande envergure». Au total, toutes les activités de production et de service peuvent être impactées si toutes les distorsions de concurrence sus évoquées ne sont pas réglées.

Dans une étude récente, intitulée «les échanges Maroc-Afrique Subsaharienne au titre de la période 2008-2016», l’Office des Changes du Maroc avait relevé que la part des échanges du Maroc avec l’Afrique subsaharienne s’est élevée à 3% du total en 2016, contre 2%, en 2008. D’ailleurs, l’Afrique sub-saharienne est la premier partenaire commercial du Maroc dans la région, avec une part de 58,2%, suivie de l’Afrique de l’Est (15,5%), de l’Afrique Centrale (12,4%) et de l’Afrique Australe (13,4%).

En outre, l’adhésion du Maroc à la CEDEAO occasionnerait des pertes de recettes fiscales en termes de droits de porte et d’une partie de la TVA, in fine sur le budget des autres Etats membres de l’institution. Les spécialistes parlent d’impact sur les secteurs d’activité et sur les filières, les deux économies vont jouer, soit la complémentarité au meilleur des cas, soit la substitution. Cette dernière situation est la pire des hypothèses pour les Etats membres les moins développés. Et du fait du poids économique du Maroc, cette dynamique inévitable de recomposition de l’espace économique va se traduire fatalement par des créations / destructions d’entreprises et d’emplois. Par exemple, selon une étude menée par la Bad en 2016,  les indicateurs de compétitivité montrent que le Maroc dispose d’un potentiel d’exportation beaucoup plus élevé sur les marchés de l’Afrique subsaharienne

La conséquence d’une adhésion du Maroc inquiète  grandement la communauté des entrepreneurs qui sont campés dans une posture attentiste et de résistance. Ainsi, ils sont 81% d’entrepreneurs du secteur industriel à un retrait total ou partiel de leurs activités. Sur cette population cible, 83% se disent convaincus que leur entreprise ne survivra pas au bout d’un an à l’entrée des produits marocains exonérés de droits de douane dans leur secteur d’activité. Et 37% de ces enquêtés disent vouloir se reconvertir dans le commerce et 5% n’ont pas d’avis sur la question.

A ce jour, plusieurs experts estiment que les modalités d’adhésion sont floues. Ainsi, à la suite de la mise en branle de la stratégie établie par le Maroc et axée autour de trois phases majeures que sont la politique, l’étape juridique et celle technique, le Royaume Chérifien propose, dès qu’il aura acquis la qualité d’Etat membre de la CEDEAO, une approche d’intégration progressive basée sur  quatre (04) étapes. Il s’agira de l’accès à la zone de libre-échange, puis de la signature d’un accord de partenariat économique (Ape), et de son élargissement aux règles relatives à la libre circulation des personnes et d’un Tarif extérieur commun (Tec), en fin la transition vers une union et la mise en place d’une monnaie unique sera la dernière étape du processus d’adhésion.

En conclusion, après les tentatives du royaume de rejoindre les communautés européennes sous l’ère Hassan II (la demande formulée les 25 et 26 juin 1984 a été rejetée à Fontainebleau, en octobre 1987), le Maroc a désormais jeté son dévolu sur l’Afrique de l’ouest. Une coopération qui permettrait à ce royaume qui ne s’est jamais senti africain sinon que par intérêt,  de déverser les produits de son industrie sans cesse croissante en Afrique de l’ouest en évitant de payer des taxes comme il se doit.

Tous ces arguments montrent à suffisance, que ce sondage qui aurait été réalisé auprès de 20% des parlementaires de la sous-région publié par «Opinions en Région» et IPSE qui ont marqué leur accord à 75% à l’adhésion du Maroc est une lueur pour distraire l’opinion des questions essentielles qui restent sans réponses, sinon lourdes de pessimismes.

Miboussomékpo Koffi

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