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Accusé d’abus multiples, l’avocat- star Pascal Agboyibor rebondit grâce aux mandats de la RDC

(source sur Afrique intelligence)

Evincé en 2019  du cabinet américain Orrick à la suite d’accusations d’abus sexuels et de harcèlement émanant d’une ancienne collaboratrice, dossier qui fait encore l’objet d’une procédure de l’ordre des avocats de Paris, l’avocat d’affaires togolais Pascal Agboyibor a rapidement repris du service sous la bannière d’un nouveau cabinet dans son pays de prédilection, la RDC. Il accuse aujourd’hui Orrick d’avoir voulu le « détruire professionnellement.

La scène se déroule en février 2019 à l’arrivée de l’avion transportant Félix Tshisekedi sur le tarmac de l’aéroport d’Addis-Abeba, en Ethiopie. Tout juste élu, le nouveau président congolais fait son baptême du feu sur la scène diplomatique en venant assister au 32 sommet de l’Union africaine (UA). A leur sortie d’avion, le chef d’Etat et sa délégation – dont son ambassadeur itinérant Nicolas Kazadi, devenu entre-temps ministre des finances – font alors la rencontre inopinée de l’avocat d’affaires Pascal Agboyibor, lui aussi de passage dans la capitale éthiopienne. Après quelques amabilités d’usage, la discussion tourne à l’aigre lorsqu’un membre de la délégation congolaise refuse de serrer la main de l’avocat d’affaires togolais et l’admoneste publiquement sur une affaire d’abus dont il se serait rendu coupable. L’incident laisse le premier cercle de Félix Tshisekedi médusé.

Cette affaire, qui sera à l’origine quelques jours plus tard du départ surprise d’Agboyibor du bureau parisien du prestigieux cabinet américain Orrick, Herrington & Sutcliffe, plane depuis comme une ombre sur l’avocat d’affaires, l’un des plus actifs sur les dossiers africains, notamment dans le secteur minier. Elle ne l’a pas, à ce jour, empêché de continuer à décrocher des mandats sur le continent africain. Tout particulièrement en RDC, pays d’élection de Pascal Agboyibor, qui était l’un des familiers du palais présidentiel lorsque celui-ci était occupé par Joseph Kabila.

Le dossier du Grand Inga

Malgré l’alternance politique, l’avocat est resté en cour à Kinshasa, où il a tissé de solides liens avec l’équipe de Félix Tshisekedi. Il est ainsi encore le conseiller de la présidence dans plusieurs dossiers stratégiques, notamment le projet du Grand Inga – regroupant les méga-barrages d’Inga III à Inga VIII – pour lequel Pascal Agboyibor avait déjà largement œuvré sous la mandature de Joseph Kabila. C’est lui notamment qui avait négocié les modalités du contrat avec le consortium sino- espagnol The Inga Unified Consortium, dont le principal leader est le chinois China Three Gorges Corp.

Si l’avenir de ce contrat reste incertain – la partie chinoise ayant refusé de financer des études de faisabilité -, Pascal Agboyibor a très vite décroché d’autres mandats auprès de l’administration de Félix Tshisekedi. Il assiste notamment l’Etat congolais dans ses négociations pour la structuration juridique du contrat avec le groupe minier australien Fortescue Metals Group (FMG), qui ambitionne de construire les cinq méga-barrages afin de produire massivement de l’hydrogène. Les deux parties se sont fixé pour objectif de formaliser le contrat d’ici le 16 septembre 2021.

Une réussite météorique

Comme l’a déjà révélé Africa Intelligence dans son édition du 15/02/21, le principal promoteur de cette association, le conseiller spécial auprès du président chargé des infrastructures Alexy Kayembe de Bampende, est contesté sur ce projet dans le premier cercle de Félix Tshisekedi. Soucieux de diversifier ses interlocuteurs, Pascal Agboyibor continue, selon nos informations, d’entretenir de bonnes relations avec Bruno Kapandji Kalala, le directeur de l’Agence pour le développement et la promotion du projet Grand Inga (ADPI). Nommé à ce poste par Joseph Kabila, il était l’un des principaux artisans du rapprochement avec The Inga Unified Consortium.

Outre le dossier du Grand Inga, Pascal Agboyibor est également le conseil d’Albert Yuma, l’inamovible patron de la société publique congolaise Gécamines. L’avocat porte désormais ces mandats sous la bannière de son cabinet Asafo & Co. Deux ans seulement après sa création en mai 2019, Asafo & Co s’est largement agrandi et recense sur son site internet 80 collaborateurs. En plus de ses locaux parisiens situés sur la prestigieuse avenue des Champs-Elysées, le cabinet dispose désormais de bureaux à Abidjan, Casablanca, Johannesburg, Mombasa, Nairobi, Londres et Washington. Il multiplie les partenariats, systématiquement relayés dans la presse spécialisée par une communication bien rodée.

Top 3 des avocats d’affaires

Cet activisme contraste avec les circonstances du départ le 11 mars 2019 de Pascal Agboyibor de chez Orrick, où il avait gravi tous les échelons depuis son arrivée en 2002 jusqu’à devenir numéro deux du cabinet. Cette réussite lui avait également valu d’être désigné plusieurs années de suite dans le trio de tête des meilleurs avocats d’affaires du continent selon le magazine Jeune Afrique. Si Agboyibor maintient, envers et contre tout, que c’est lui qui a décidé de quitter Orrick et non son employeur qui lui a demandé de partir – il évoque auprès d’Africa Intelligence « des échanges écrits antérieurs à 2019 attestant de [sa] démission » -, cette version est à contre-courant du communiqué diffusé à l’époque par Orrick dans la presse juridique américaine. En des termes laconiques, celui-ci expliquait son renvoi par une « décision de [son] conseil d’administration afin de défendre [ses] valeurs et [sa] culture, sans aucun lien avec le travail de [ses] clients ».

Si les raisons de son départ n’ont jamais été rendues publiques, elles font suite à une plainte interne déposée le 14 décembre 2018 par une collaboratrice congolaise de l’avocat d’affaires. Préparé par le cabinet londonien Signet Partners, ce document énumère une longue liste d’abus commis par Pascal Agboyibor à l’encontre de cette jeune femme courant 2018. Alors que cette dernière n’a pas encore prêté serment comme avocate, elle est embauchée fin janvier 2018 en contrat à durée déterminée sous le statut de « travailleuse handicapée » pour travailler dans les bureaux parisiens d’Orrick. D’après le récit livré par la jeune femme dans sa plainte, étayée de nombreux documents consultés par Africa Intelligence et également communiqués aux autorités de police et de l’Ordre des avocats du barreau de Paris, Pascal Agboyibor a très rapidement commencé à harceler la jeune femme, en lui intimant de venir le rejoindre à l’étranger et en multipliant les sollicitations à caractère sexuel.

Viols et violences

Toujours selon le récit de la plaignante, l’emprise psychologique exercée par Pascal Agboyibor se serait accompagnée d’au moins trois viols, ainsi que d’une série de violences physiques. A cela s’ajouteraient des propositions répétées d’avoir des relations sexuelles avec des tiers choisis par l’avocat. Cette demande aurait ensuite été réitérée à de nombreuses reprises – la défense de la jeune femme a dénombré au moins 400 occurrences dans ses échanges par SMS avec Agboyibor – en usant de l’expression de « Missions Smith », une phrase en apparence anodine, mais qui désignerait en réalité une invitation à se prostituer au profit d’hommes décrits par la plaignante comme « puissants ».

Le 23 juillet 2018, soit cinq mois après l’embauche effective de la jeune avocate, cette dernière est convoquée dans le bureau de Pascal Agboyibor. Lors de l’entretien, ce dernier lui a notifié sa décision de mettre fin à leur collaboration en raison de son « manque de travail » – elle devait initialement travailler sur le dossier du méga-barrage Inga III, avant de se voir confier des tâches liées à la révision du code minier en RDC ou à la gestion de la Gécamines. Pour la plaignante, ce renvoi est lié à son refus de se conformer aux exigences de Pascal Agboyibor.

Enquête interne

Saisi de la plainte déposée via Signet Partners, Orrick a immédiatement désigné Freshfields Bruckhaus Deringer comme conseil du cabinet sur cette affaire. Les avocats de Freshfields ont également été chargés de mener une enquête sur les allégations contenues dans la plainte. C’est sur la base de leurs conclusions que Siobhan Handley, la cheffe des ressources humaines d’Orrick, a conclu, le 8 mars 2019, que la jeune femme avait été consentante dans ses relations avec Pascal

Agboyibor. Cela n’a pas empêché le conseil d’administration de diffuser le même jour un communiqué mentionnant le départ de l’avocat-star du cabinet, qui lui avait pourtant permis de gagner 20 millions de dollars d’honoraires en 2018. La séparation se fait malgré tout en douceur, Pascal Agboyibor étant autorisé à occuper son bureau jusqu’au 15 avril. Le 30 avril 2019, il annonce la création d’Asafo & Co, qui sera rejoint par une bonne partie de ses anciens collaborateurs, notamment par l’équipe d’Orrick en Côte d’Ivoire.

Les ennuis ne sont toutefois pas terminés pour Pascal Agboyibor. Si la plainte déposée au pénal a été classée sans suite – l’officier de police judiciaire aurait considéré que les faits étaient trop ambigus pour déclencher des poursuites -, le patron d’Asafo fait toujours face aujourd’hui à une procédure initiée par l’ordre des avocats de Paris. Destinataire de l’enquête interne menée par Freshfield pour le compte d’Orrick, la bâtonnière de Paris Marie-Aimée Peyron s’est auto-saisie en mai 2019 pour enclencher une enquête déontologique à l’encontre de Pascal Agboyibor, confiée aux avocats Jean-Paul Lévy et Delphine Pujos, et qui a été suivie de l’ouverture d’une procédure disciplinaire. Or, l’instruction de ce dossier, qui doit normalement se clore dans un délai maximal de huit mois, traîne en longueur. Une première date de jugement avait initialement été fixée au 16 septembre 2020, avant d’être reportée sine die à la dernière minute.

Un accord négocié en catimini

Contacté par Africa Intelligence, Pascal Agboyibor réfute avec force les accusations qualifiées de « mensongères » de son ancienne collaboratrice, et l’accuse à son tour d’avoir fabriqué ces « allégations » « à des fins monétaires ». Une affirmation qui, selon lui, est étayée par le fait qu’Orrick a passé un accord transactionnel avec son ancienne collaboratrice. En octobre 2019, soit six mois après que l’enquête interne confiée à Freshfields a jugé que les relations entre Agboyibor et sa collaboratrice étaient « consentantes », l’entité-mère du cabinet parisien d’Orrick, établie à San Francisco (Californie), a négocié un accord financier important avec la plaignante et ses avocats pour se prémunir de poursuites judiciaires aux Etats-Unis, notamment sur le temps de réaction du cabinet face aux faits soulevés par la jeune femme.

Même si cet accord financier est déconnecté des poursuites initiées contre lui en France, et est intervenu six mois après son départ et près d’un an après le dépôt de la plainte contre Agboyibor, il est, aux yeux de ce dernier, la preuve que la jeune femme a inventé les faits pour obtenir de l’argent.

Une accusation qui contraste avec les très nombreuses pièces déposées par son ancienne collaboratrice à l’appui de sa plainte.

Pascal Agboyibor accuse également son ancien employeur d’avoir voulu à l’époque « [le] détruire professionnellement » et « récupérer [ses] clients, y compris en RDC », et n’hésite pas à poser la question d’un possible « pacte corruptif » entre son ex- employeur et son ancienne collaboratrice à propos de l’accord transactionnel.

Sollicité à plusieurs reprises, Orrick a refusé de réagir sur ce dossier, renvoyant aux termes de son communiqué diffusé en mars 2019.