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Entre Mgr Kpodzro et Koffigoh, qui dit la vérité ?

Au début des années 90, le vent du changement qui soufflait sur l’Afrique de l’Ouest francophone n’a pas épargné le Togo. Sur le modèle du  Bénin qui venait de donner un exemple de transition démocratique en Afrique de l’Ouest, les Togolais se sont donnés pour ambition de s’ouvrir à la démocratie.  Mais l’euphorie s’est vite dissipée pour laisser place aux mésententes notamment celles qui opposaient les membres du Haut conseil de la république et le premier ministre de la transition. 27 ans après cette épisode de la lutte démocratique au Togo, les deux personnalités phares de l’époque Mgr Fanoko Kpodzro, président de la Conférence nationale souveraine (Cns) et du Haut conseil de la république (HCR) et Joseph Kokou Koffigoh, premier ministre de transition donnent des versions différentes. De ce fait, la question est de savoir qui dit la VERITE.

Après des mois de grèves et de manifestations ponctuées de nombreuses morts au sein de la population, un accord est signé le 12 juin 1991, entre le Général Gnassingbé Eyadéma et l’opposition. Celui-ci a ouvert la voie à la tenue de la Conférence nationale souveraine (Cns) tant désirée. L’accord stipule sans ambiguïté que « les orientations et décisions de la Conférence nationale ne seront pas remises en cause par le chef de l’État ». Le Togo veut marcher sur les pas de son voisin de l’Est qui en février 1990, n’a mis qu’une dizaine de jours pour que le régime marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou initie une profonde mutation politique.

Le 8 juillet 1991 s’ouvre  la Conférence nationale. Feu Gnassingbé Eyadéma y tient un discours inaugural particulièrement dur, réitérant que le principe de la tenue d’une Conférence nationale constitue une forme de « coup d’État civil ». En fait, après des mois de tergiversations, le grand timonier a accepté, à contre cœur le principe d’une réunion des forces vives de la nation, sans toutefois reconnaître à cette dernière le pouvoir de le destituer.

Le 13 juillet, Monseigneur Fanoko Philippe Kpodzro est porté à la tête de la conférence nationale souveraine. Alors que les travaux de la Conférence avancent sur fond de dénonciation des multiples atteintes aux droits de l’homme causées par le régime du grand timonier togolais, ce dernier s’emploie à verrouiller militairement et méthodiquement le pays. Les assises togolaises se poursuivent dans une atmosphère délétère, alimentée par la répression qui est en train d’être préparée. Une réponse aux membres de la Cns qui ont décidé de proclamer la souveraineté de la Conférence nationale le 16 juillet 1991 en s’appuyant sur l’une des closes majeures de l’accord du 12 juin 1991, qui empêche toute remise en cause des décisions de la Conférence par le président. Pour Gnassingbé Eyadéma, c’est la goutte qui va faire déborder la vase. Malgré tout, la Conférence nationale se clôt le 28 août 1991 par l’élection de Joseph Koffigoh au poste de Premier ministre de transition. Quelques heures plus tôt, par décret  le Chef de l’Etat va arrêter les travaux de la Conférence Nationale Souveraine.

Mais très tôt des querelles fraternelles vont naître entre le premier ministre de la transition et les membres Haut Conseil de la République (Hcr) institué pour suivre la mise en œuvre des recommandations de la Cns, ont choisi de le destituer après une sortie énigmatique de Joseph Koffigoh.

Les accusations de Mgr Kpodzro…

Pour l’Archevêque émérite de Lomé, le premier couac qui a opposé Joseph Koffigoh et son institution est la rédaction du projet de constitution. « Les Hauts Conseillers n’en voulaient pas. Mais sur mon insistance, ils ont accepté d’en faire l’examen ; toutefois, ils ne l’ont pas approuvé. Ce document nous éloignait plutôt de la réalisation des objectifs démocratiques fixés par la Cns. L’orientation qui y était proposée, me rappelle cette remarque de M Bruno DELAYE, ambassadeur de France : « au lieu d’ouvrir le boulevard des armées, Me KOFFIGOH s’est ouvert un grand boulevard politique », a confié Mgr Kpodzro lors d’une conférence de presse organisée le mercredi 14 Février dernier. Selon le prélat, ce premier incident a levé le voile sur la personnalité du Premier Ministre, qui avait déclaré auparavant  à la télé au sujet de son engagement le liant au HCR, « ce fameux serment de fidélité prêté dans cette fameuse nuit de mon élection », comme une personne qui n’est plus convaincue d’endosser les exigences du mandat qui lui a été confié par le peuple.

Mais l’éstocade va être porté quand les membres du Hcr vont être séquestrés puis molestés par un détachement militaire lors d’une réunion. « Je m’étais rendu au bureau à l’étage pour joindre par téléphone le Chef de l’Etat. Je l’informai du drame que vivaient les Hauts Conseillers depuis la première séance du matin. Il manifesta beaucoup de compassion pour ce qui nous arrivait et dont personne, dit-il, ne l’avait informé. Il mettait ces faits crapuleux sous le compte de quelques éléments incontrôlés de l’armée. C’est au Premier Ministre, reprit-il, qu’il incombe de prendre des dispositions nécessaires pour mettre fin à ce problème. Je téléphone au Premier Ministre pour solliciter son intervention libératrice. Celui-ci me chargea de dire aux membres du Haut Conseil de promettre d’abord qu’ils cesseraient désormais de le critiquer, et alors seulement, lui aussi se chargerait de défendre leur cause. Je repris le téléphone pour redire les propos du Premier Ministre au Président de la République. Alors l’un me renvoya à l’autre, comme Jésus d’Hérode à Pilate. Quand je rapportai dans la salle les propos du Chef de l’Etat et du Premier Ministre, tous poussèrent des cris d’indignation qui en disaient long. Et ce fut le tour de la soldatesque de nous casser les oreilles avec des histoires stupides, paillardes, et très honteuses qui trahissaient le niveau moral très misérable de quelques zélés de nos frères armés», a raconté l’ancien Evêque d’Atakpamé.

Ces révélations du prélat jettent un peu de lumière sur cette page sombre du processus démocratique au Togo. Accusé  souvent par certaines personnalités qui ont vécu ces évènements d’être en connivence avec le régime autocratique du Gal Eyadéma, Joseph Koffigoh s’est terré dans un silence anormal. Mais, harcelés par certains togolais de la diaspora sur les réseaux sociaux, Joseph Koffigoh a décidé de réagir via sa page Facebook la semaine dernière. 

La réponse de Koffigoh…

Montré d’un doigt accusateur lors de la prise d’assaut par les militaires du Haut Conseil de La République, le premier ministre de la transition balaie d’un revers de mains cette accusation. « J’ai usé de tous les moyens dont je pouvais disposer pour obtenir la libération des otages. Je me suis mis en rapport avec le Président de la République Chef Suprême des Armées pour qu’il use de son autorité afin d’obtenir la libération des otages. À cet effet j’ai mis en place une cellule de crise pour gérer la situation. J’ai également mis en branle nos amitiés diplomatiques à l’intérieur et à l’extérieur du Togo afin qu’elles agissent sur le Chef de l’État pour éviter que l’irréparable soit fait », s’est justifié Joseph Koffigoh. Ce dernier dit qu’il a notamment signifié au chef de l’Etat le danger que représentait cette intervention « si un malheur arrivait à un seul des otages et à plus forte raison à Monseigneur Fanoko Kpodzro ».

« Lors d’un entretien téléphonique avec Monseigneur je lui ai, bien entendu, exprimé ma profonde tristesse, ma solidarité et ma compassion, mais aussi ma détermination à faire tout ce qui est possible pour leur libération; j’ai terminé en lui disant qu’à mon avis la clé principale de leur libération se trouvait entre les mains du Président de la République. Celui-ci était le Président-Fondateur du RPT dont on veut débloquer les fonds par le biais de ce coup de force, et surtout le Chef Suprême des Armées suivant l’Acte Constitutionnel no7 de la Conférence Nationale Souveraine. C’est du reste la même disposition constitutionnelle que j’ai eu à rappeler au Chef de l’État lors de nos entretiens. En aucun cas, je n’ai eu à dire à Monseigneur Fanoko Kpodzro les propos qu’il me prête 26 ans après les faits. N’étant pas le commanditaire de ce crime, je ne vois pas comment moi je pouvais poser des conditions aussi ridicules à la libération des otages à savoir demander aux députés de cesser de me critiquer », a expliqué Koffigoh avant d’ajouter « Je ne sais donc pas où Monseigneur Kpodzro a trouvé cette conversation que je démens catégoriquement. Étant catholique, il ne me viendrait jamais à l’idée de traiter un évêque de menteur. Je suis trop bien élevé pour ça. Mais il faut reconnaître que l’âge peut jouer de vilains tours à la mémoire de tout être humain et même à celle d’un « homme de Dieu », or, Monseigneur est semble-t-il âgé de 88ans ».

Le droit à la vérité…

Au lieu d’éclairer les Togolais surtout la jeune génération, la sortie des deux hommes forts de la Conférence nationale souveraine a suscité plus de questionnements plus qu’il ne résous. En effet, en ce moment où la démocratie togolaise se trouve à un tournant, les uns et les autres cherchent plutôt à attirer encore une fois la palme de l’héros. Alors qu’aujourd’hui, la jeunesse réclame la vérité, rien que la vérité pour se situer et construire cette terre qui appartient à tous. Cette nouvelle génération a droit à la vérité. Si les anciens refusent de la lui fournir, elle la cherchera par ses moyens. Car comme le dit un proverbe mongol, « la vérité est plus claire que le soleil ». Et on le sait bien, nul ne peut cacher le soleil.

Koffi Miboussomékpo