LA UNE SPORT

Le football togolais renoue avec la violence: Urgence de circonscrire le mal !

La 5ème  journée du championnat  national de football de première division (D1), saison  2019-2020  a vu les vieux démons des stades refaire  surface sur le terrain.  Le duel fratricide de la région centrale qui opposait Koroki de Tchamba à Sémassi de Sokodé le dimanche 17 novembre à Tchamba n’a pu aller à son terme. 

L’arbitre a été contraint d’arrêter le match à la 76ème minute. Pourtant, jusqu’à la 28ème minute, tout se déroulait normalement. Sémassi avait le contrôle du match et ouvre le score à la 20ème minute par Gado Rachid. Koroki réagit et obtient l’égalisation puis un penalty plus tard qui lui a permis de prendre l’avantage. Sur le penalty accordé à Koroki, le buteur de Sémassi Gado Rachid pète les plombs et écope d’un carton rouge. Aussitôt, des individus descendent sur le terrain et se ruent sur l’arbitre, Amedome Vincentia. Elle  s’est mise à l’abri grâce à la protection des forces de l’ordre. Après une dizaine de minutes d’échauffourées, le calme revient et le match a pu reprendre.

A la reprise de la seconde période, l’arbitre Amedome Vincenia essuie des projectiles. Nouvel arrêt forcé. L’irréparable se produit à la 76ème minute. Alors que Koroki menait 2-1, un joueur de Sémassi cède à l’excitation, il déverse sa frustration sur un ramasseur de balle à qui il reproche visiblement de ne pas vite libérer la balle. Une gifle et c’est l’étincelle qui met le feu au poudre. Un homme surgit du public et tente de venger le ramasseur de balles ainsi giflé. En ce moment, la foule se déchaîne à nouveau. Courses-poursuites, empoignades, jets de projectiles, la débandade s’installe. Le match ne reprendra plus.

Le football togolais et la violence…

On se souvient lors de la saison dernière, il y avait eu des scènes de violences sur plusieurs terrains.  Le summum a été atteint à Badou lors du  match entre Okiti de la localité et Ifodjè d’Atakpamé. Cette situation avait fait réagir le ministre des Sports Foli-Bazi Katari,   le président du Comité national olympique du Togo (Cno-Togo) Kelani Bayor et du Président du Comité exécutif de la Fédération togolaise de football (Ftf)  Guy Akpovy.

Pour le ministre Katari, « Les fauteurs, on ne va pas se taire, ça c’est une évidence ». De son côté, le Colonel Akpovy pense que  « les gens font tout pour saboter le championnat, mais ils ne vont pas les laisser faire. La passion du football fait que les gens ne mesurent pas l’ampleur des sanctions. Nous n’allons pas nous éloigner des textes en vigueur, les auteurs des troubles seront sanctionnés. Tout sera fait pour que les championnats se terminent en beauté ».

Trop de menaces, pour pitch !

Au Togo, les scènes de violences dans les stades de football ne datent pas d’aujourd’hui. Depuis quelques années, les terrains de football au Togo sont le théâtre de violents affrontements. Le phénomène prend de plus en plus de l’ampleur à chaque saison. Déjà en 2013, des actes de barbaries sur les terrains de foot ont amené le ministre de la Sécurité et de la protection civile à s’exprimer sur le sujet. « On peut faire quelques choses malgré l’état de nos stades. C’est la volonté. On n’est pas responsable pour rien. Les fauteurs de troubles, vous les connaissez. Parfois ce sont les responsables de club qui incitent leurs supporters.  Les présidents des clubs et les arbitres doivent faire leur travail avec conscience afin de rétablir l’esprit du fair-play au cours des matchs », avait laissé entendre le Général Yark Damehane. L’ancien directeur de la gendarmerie nationale avait même déclaré « la guerre » aux instigateurs des violences sur le terrain. « Maintenant, c’est fini. Vous allez au Bénin moi je vais vous chercher. Vous voulez le football, vous jouez le football. Vous ne voulez pas, vous restez de côté. Que nos terrains de football même s’ils sont rudimentaires que cela ne deviennent pas des champs de bataille.  Maintenant c’est fini. On dit que nos prisons sont surpeuplées mais on va continuer par mettre les gens. Cela ne peut plus continuer », avait martelé le ministre Yark. Mais, 6 ans après ces déclarations que l’on avait applaudi à l’époque, le constat est amer : le mal persiste.

Les causes lointaines

Le football togolais a besoin d’un grand dépoussiérage. Et pour cela, il faut une implication forte des différents acteurs notamment, les supporters, les joueurs, les dirigeants de clubs, les entraineurs, le bureau exécutif de la Ftf et l’Etat. En effet, aujourd’hui, la plupart des supporters, pour ne pas dire le public en général, ne maîtrisent pas les règles du jeu. D’ailleurs personne ne leur demande d’en avoir la maîtrise. Il ne revient qu’à l’arbitre central, aidé de ses assistants, de prendre les décisions sur la pelouse. Que l’on soit d’accord ou pas, il est le seul maître du terrain. Sur ce plan, les présidents de club doivent intensifier l’éducation de leurs supporters.

En outre, les propos de certains entraîneurs et de présidents de club avant, pendant et après les rencontres sont de nature à raviver les tensions, préparer les esprits à la violence. Personne ne doit perdre de vue qu’une rencontre de football se termine par une victoire ou une défaite ou encore un nul. Quel que soit le scenario, c’est le respect du score final qui fait le charme de ce sport populaire. Accepter l’issue d’un match quel que soit l’arbitrage rend élégant.

Il y aussi l’épineux problème de corruption qui gangrène le corps arbitral. Si aucun match de football ne peut se dérouler sans arbitres, il faut également reconnaître qu’au Togo, les hommes en uniforme sont souvent, et de plus en plus ces derniers mois, accusés de fausser volontairement les matches, de fabriquer des vainqueurs. Avec des espèces sonnantes et trébuchantes, il serait facile de nos jours de gagner un match. Parmi les arbitres, certains dénoncent dans l’anonymat la corruption qui, comme un cancer, est en train de ronger leur corporation. Dans ces conditions, l’arbitre se fragilise et fournit involontairement des arguments aux supporters d’en découvre avec lui à la moindre erreur sur le terrain.

Et pour terminer, La Fédération togolaise de football seul ne peut tout faire, certes. Mais, le deux poids deux mesures dont elle est souvent accusée dans les sanctions ne font que renforcer  les récidivistes. A Lomé, on peut comprendre qu’il serait difficile d’identifier les fauteurs de trouble compte tenu du cosmopolitisme dans les stades. Mais à l’intérieur du pays, tout le monde se connait, on sait qui est qui voire qui fait quoi et comment. A priori, l’identification des auteurs des actes condamnables parait moins compliquée que dans la capitale. Tout cela pour dire que l’instance faîtière peut, si elle le veut, sévir contre ces supporters qui n’ont pas leur place dans les tribunes.

Plus loin, il faut avoir le courage de psychanalyser qu’au-delà des indignations contre les arbitres, les supporters qui choisissent la violence ont profondément pour pied d’appel les relents des injustices socio-éducatives qu’ils ont accumulé tout le long. Et quand ils se sentent encore frustré dans ce jeu qui représente leur seul porte d’aération, le défoulement est vite fait.

Pour ce faire, l’Etat doit se saisir sérieusement du problème pour le régler en macro au lieu de jouer au chien qui s’attaque à l’ombre du voleur. Il est temps que le football togolais cesse de faire de gros titre non pas à cause des exploits mais pour des faits qui n’ont rien avec un match de football.

FRATERNITE