LA UNE POLITIQUE

Politique : Faure-Erdogan des siamois de deux races

En tournée en Afrique depuis le 17 octobre, Recep Tayyip Erdogan, le Président turc était  à Lomé hier mardi. A ce rendez-vous ont pris également part les présidents Burkinabè Roch Marc Christian Kabore et libérien Georges Maney Oppong Weah. Lomé s’est donc vu tenir un mini sommet sous régional avec la Turquie. Cette rencontre en terre togolaise semble être le point d’orgue du rapprochement entre les deux pays (Togo et Turquie) qui ont en amont procédé à  la signature de nombreux accords et opéré des voyages officiels de part et d’autres. Si les deux pays ont vu leur relation bilatérale renforcée ces derniers mois, c’est sans aucun doute à cause des similitudes que partagent les deux dirigeants en ce qui concerne la démocratie. En effet, les deux chefs d’Etats sont connus pour leur appétit illimité pour le pouvoir.

Depuis l’année dernière, le Togo et la Turquie ont multiplié les accords de coopération diplomatique, économique, militaire et commerciale. En réponse à une visite de Mevlut CAVUSOGLU, Ministre des Affaires Étrangères de la République de Turquie  à Lomé en juillet 2020, le Chef de la diplomatie togolaise Robert Dussey a effectué un séjour officiel de cinq jours à Ankara en juin dernier. A cette occasion, les deux ministres ont annoncé la tenue d’un Forum d’affaires en automne à Lomé avec la participation des femmes et hommes d’affaires togolais et turcs.

Erdogan en Afrique…

Désireux d’étendre son influence en Afrique, la Turquie et son président passent à l’offensive. A deux mois du troisième sommet Turquie-Afrique qui doit se tenir à Istanbul en décembre prochain, le chef de l’Etat effectue un voyage de trois jours devant le mener au Togo et au Nigeria après l’étape de l’Angola. Recep Tayyip Erdogan est donc décidé à établir des relations « stratégiques » avec le continent. Comme le rapporte la lettre spécialisée Africa Intelligence, une importante délégation du Savunma Sanayii Baskanlýgý, l’agence qui pilote l’industrie militaire turque, est du voyage.

Si dans les autres pays à savoir l’Angola et le Nigeria, le séjour du président turc a pris une forte tonalité économique, au Togo c’est la politique qui devrait être au centre des échanges même si officiellement les préoccupations économiques et sécuritaires notamment liées au terrorisme seront mises en avant.

Il se révèle qu’en 2019, les exportations togolaises vers la Turquie, ont atteint un peu plus de 24 milliards FCFA. Il s’agit surtout de matières premières agricoles, coton et café notamment, selon les données de la BCEAO. Des chiffres qui montrent que du point de vue purement économique, le Togo n’est surtout pas la destination la plus attractive en Afrique. Et  Erdogan le sait. Mais il se trouve que sur le plan politique, le jeune doyen togolais s’est rendu incontournable en Afrique de l’ouest. De ce fait, si la Turquie veut développer son influence politique en Afrique de l’ouest, il faut nécessairement qu’elle passe par Lomé.

Une conception similaire du pouvoir…

Et les deux dirigeants, au regard de leur vision politique proche, n’ont apparemment pas du mal pour s’entendre. Et pour cause, prétextant une tentative de putsch en 2016, le président turc, au pouvoir depuis 2003, a renforcé ses pouvoirs. Depuis, la Turquie ne ressemble plus à un régime démocratique. Entre purges et personnalisation du pouvoir, Erdogan se place en président omniprésent. Selon certains observateurs, depuis le 15 juillet 2016 (jour dit de la tentative de renversement du pouvoir), la Turquie a glissé vers une situation d’autoritarisme extrêmement sévère. Le coup d’État a servi de point de départ à de grandes purges dans pratiquement toutes les institutions, que ce soit l’armée, la police, la justice, l’éducation ou encore la presse. En effet, le putsch dit avorté a désarmé l’opposition et le président turc en a profité pour renforcer ses propres pouvoirs. Un projet qu’il avait entamé en 2014 avec le passage d’un système parlementaire à un système présidentiel. Il faut souligner qu’un tel changement pourrait lui permettre de rester au pouvoir jusqu’à au moins 2029. Depuis, les opposants (ceux qui ne sont pas encore écroués) et les ONG  accusent le chef de l’État turc de dérive autoritaire.

A l’image de Recep Tayyip Erdogan, Faure Gnassingbé a vu son pouvoir renforcé et élargi depuis la réforme constitutionnelle de mai 2019. A la suite des manifestations de 2017 qui réclamaient le départ du pouvoir du fils d’Eyadéma après plus de 15 ans de règne, le pouvoir de Lomé a décidé d’opérer une réforme constitutionnelle « taillées sur mesure pour Faure Gnassingbé » selon  l’opposante Brigitte Adjamagbo-Johnson. En effet, la nouvelle constitution a permis au fils d’Eyadèma de se présenter en 2020 et potentiellement en 2025. Elle a remis les compteurs à zéro et permettent  donc à Faure Gnassingbé, en poste depuis 2005, d’envisager de rester au pouvoir jusqu’en 2030.

Scrutée plus profondément, cette Constitution, bien qu’instaurant la limitation du président présidentiel et le mode de scrutin à deux tours,  est également truffée de guet-apens. Lesquels tournent essentiellement autour de l’article 75 qui fait des anciens Présidents de la République, des membres à vie du Sénat. Et donc protégés contre toute poursuite judiciaire. La même Constitution comprend une autre anomalie cousue en l’article 101 qui donne au Président de la République, le plein pouvoir de nommer le Président de la Cour constitutionnelle.  « Cet article, bien qu’on en parle peu, constitue en réalité, une hérésie en soi. Cela  revient à donner à un associé, le droit de choisir l’auditeur pendant que l’équipe qui gère l’opérationnel est déjà sous son contrôle », avait relevé FRATERNITE.

En outre, à la suite d’une réforme de la loi sur les manifestations, les manifestations des partis politiques ou des organisations sont soient interdites soient réprimées. Parallèlement, les opposants et autres voix discordantes sont sous menace constante avec un espionnage à grande échelle grâce à des logiciels espions israéliens et indiens. Les médias critiques sont également visés par des suspensions  « infondées »  selon les Nations Unies.

En somme, Faure Gnassingbé et Recep Tayyip Erdogan partagent une conception similaire du pouvoir. Celle de le conserver à vie quoi qu’il en coûte d’où le piétinement des valeurs démocratiques.   Mais à la différence du Togo, en seulement une trentaine d’années, la Turquie est passée d’un pays en voie de développement à la 19ème puissance économique du monde. Le Togo sous Faure Gnassingbé a déjà fait la moitié du parcours depuis 2005 que le fils d’Eyadèma a promis élever son pays au moins au rang de la Tunisie, admirateur avoué qu’il était de l’ex dictateur tunisien Ben Ali. Mais le pays qui le seul port en eau profonde de la côte ouest africaine traine toujours à la queue des classements déjà dans sa sous région.

FRATERNITE